Comment la science progresse-t-elle?

Dans l’article Peut-on penser librement (Partie 2), Éric demandait en fin de discussion à Farid de faire des recherches pour essayer de comprendre pourquoi le Sunnisme, qui est le courant théologique majoritaire des musulmans à travers le monde, est aujourd’hui si hégémonique. Cela nous avait permis d’introduire la notion d’Histoire des Idées. 

 

Dans la veine de cet article, nous allons aujourd’hui à travers le présent article nous poser la question suivante : pour quelles raisons une nouvelle théorie scientifique est-elle (ou pas) adoptée par la communauté scientifique ? Est-ce car elle est intrinsèquement valable ? Ou est-ce que les raisons sont multiples et diffuses ? Cet article nous plongera dans une discipline qui me tient particulièrement à cœur : l’épistémologie.

 

 

Brève définition de l’épistémologie

 

 

Il est difficile de donner une définition unique de l’épistémologie. Disons que c’est une discipline qui essaie de comprendre comment la connaissance humaine est créée et la valeur de cette connaissance. En France le terme épistémologie fait habituellement référence plus particulièrement à la connaissance scientifique.

 

Nous considérerons aujourd’hui le sens “français” de l'épistémologie donc nous nous intéresserons plus spécifiquement à la connaissance scientifique. L’épistémologie prise dans ce sens permet par exemple de traiter les questions suivantes : qu’est ce qui fait qu’une science est une science ? Comment évolue la science ? A quoi sert-elle ? Quel type de savoir doit-elle produire ? Comment vérifier une théorie scientifique ? Sur quoi doit-elle se baser ? Toutes ces questions, en apparence purement philosophiques, ont fait couler énormément d’encre, en particulier depuis l’avènement de la physique quantique.

 

L’épistémologie s’intéresse également à l’étude des paradigmes. Un prochain article traitera de cette question. Nous verrons ainsi qu’il existe d’autres paradigmes à part les paradigmes positivistes et post positivistes.

 

 

Pour quelles raisons une nouvelle théorie scientifique est-elle acceptée ?

 

 

Pour la suite de cet article, nous nous intéresserons plus particulièrement à la reine des sciences expérimentales : la physique.

 

Selon le sens commun, une nouvelle théorie scientifique apparaît de la façon suivante :

 

• De nouvelles observations d’un phénomène donné sont disponibles. Les théories scientifiques existantes ne permettent pas d’expliquer ces observations.

 • Les scientifiques remettent en cause la théorie existante afin d’en proposer une nouvelle qui colle à cette nouvelle réalité.

 • Cette nouvelle théorie permet ainsi d’expliquer ces nouvelles observations. La vie suit son cours, jusqu’à ce que de nouvelles observations apparaissent, grâce à de nouveaux instruments de mesure par exemple. Et le cycle recommence…

  

Ainsi, selon le sens commun, les théories scientifiques résulteraient d’un face à face avec la nature : au fil des siècles, les théories scientifiques vont décrire de plus en plus finement la nature, cette dernière nous fournissant régulièrement de nouvelles observations permettant d’élaborer ces nouvelles théories. La nature serait ainsi une énorme carte dont nous découvrons au fur et à mesure, à la manière de Christophe Colomb, les territoires.

 

 

Il y aurait une seule entrave à ce progrès scientifique : les contraintes sociales, qui empêcheraient, par un obscurantisme religieux par exemple, à ces théories d’éclore.

 

Cette vision de l’histoire des sciences est somme toute assez cohérente… mais qu’en est-il vraiment ?

 

 

 

Les déterminants de la pensée scientifique

 

 

Sous ce titre barbare se cache un sujet essentiel de l’épistémologie : quels sont les facteurs qui pèsent dans l’acceptation ou non d’une nouvelle théorie scientifique ?

 

Cela va peut-être vous surprendre, mais la vision du progrès scientifique « de sens commun » que nous avons décrit dans le précédent paragraphe, est considérée par les épistémologues et les historiens des sciences contemporains comme une position extrémiste. 

 

Pourquoi est-elle considérée comme telle ? Car l’idée du scientifique face à la nature, qui essaie de la comprendre, qui élabore des théories et qui n’est à la rigueur freiné que par une idéologie sociétale qui n’est pas prête à accepter ses nouvelles découvertes est un scénario « fictif » qui ne permet pas de rendre compte de la raison pour laquelle la plupart des théories scientifiques ont été acceptées à travers l’histoire. D’ailleurs, comme nous allons le voir, les influences sociétales et psychologiques qui pèsent sur ces théories ont peut être beaucoup plus d’impact qu’initialement pensé.

 

 

Vision internaliste de l’histoire des sciences

 

 

Notre vision du progrès scientifique de « sens commun » s’intègre dans une démarche dite « internaliste » de l’histoire des sciences. Nous considérons dans ce type de démarche que l’élaboration de nouvelles théories scientifiques est majoritairement une affaire des scientifiques entre eux, qui scrutent la nature et fignolent leurs théories au fil des siècles (facteurs internes d'où le terme internaliste).

 

Tout ce qui entoure ces scientifiques, à savoir le régime politique en place, les idées philosophico-religieuses du moment ou les intérêts sociaux et économiques n’auront pas d’impacts sur l’élaboration de ces théories, ou s’il a un impact, il est soit mineur ou alors il est au détriment du progrès scientifique.

 

Prenons l’exemple de l’histoire des débuts de la physique quantique en Allemagne dans les années 20. Et la question suivante : Comment les physiciens allemands en sont venus à un moment donné à élaborer et à accepter une nouvelle forme de physique appelle physique « indéterministe » (en opposition aux théories physiques utilisées jusqu’à présent).

 

Si on adopte une posture purement internaliste, on montrera que les nouvelles expériences effectuées dans les premières décennies du 20ème siècle sur les objets microscopiques ont obligés la communauté scientifique à remettre en cause le fait que tout pouvait être régit par une physique déterministe. Et que le monde microscopique devait être régit par un autre type de physique qui lui serait forcément indéterministe. Ainsi la nature « impose sa loi ». Une vision purement internaliste n’analyse ainsi pas le contexte d’éclosion de la théorie.

 

 

Vision externaliste de l’histoire des sciences

 

 

A l’autre extrême d’une vision purement internaliste, la vision purement externaliste de l’histoire des sciences montre que l’acceptation ou non d’une nouvelle théorie scientifique n’est en dernière instance pas déterminée par l’observation des résultats d’expériences, mais est plutôt grandement conditionnée par les intérêts sociaux et économiques ou les idéologies politiques ou religieuses en place. (facteurs externes)

 

Reprenons notre exemple des débuts de la physique quantique dans les années 20. Une vision purement externaliste soutiendra que l’élaboration d’une nouvelle forme de physique dite indéterministe n’a pas été imposée par toutes les nouvelles observations expérimentales, mais est plutôt une conséquence de la crise sociale des valeurs rationalistes d’après-guerre. Cette crise des valeurs rationalistes aurait eu un impact idéologique sur la pensée scientifique, ce qui aurait fait pencher la balance du côté d’une physique non causale donc indéterministe.

 

 

Internaliste...externaliste...que choisir ?

 

 

Les visions purement internalistes ou externalistes de l’histoire des sciences permettent donc de mettre face à face deux visions opposées du progrès scientifique :

 

• D'un côté la vision purement internaliste qui néglige le contexte économico-philosophico-sociétal dans l’acceptation d’une nouvelle théorie scientifique pour se concentrer exclusivement sur le lien entre observations expérimentales et théories scientifiques. 

• La vision purement externaliste qui elle explique que la raison principale de l’acceptation d’une nouvelle théorie se trouvent dans le contexte socio économico idéologique d’une société.

 

Ces deux modèles extrêmes ne sont désormais plus défendus par aucun épistémologue ou historien des sciences. En revanche, ils vont nous permettre de comprendre les positions plus nuancées qui circulent désormais. 

 

Prenons par exemple de l’historien des sciences Alexandre Koyré (mort en 1964). Pour lui, il ne faut pas couper l’étude de la pensée scientifique de celle de la pensée philosophique et religieuse de l’époque étudiée. Il montre ainsi que le nouveau type d’astronomie établi par Johannes Kepler (les planètes ne tournent pas autour du Soleil en suivant des trajectoires circulaires mais elliptiques) repose sur la croyance de Kepler en un Dieu géomètre (il était protestant) et reste incompréhensible pour qui ne prend pas en compte les idées théologiques et philosophique de Kepler. Galilée, son contemporain, se méfiait d’ailleurs des démonstrations de Kepler qui étaient empruntes d’astrologie et d’inspirations bibliques, même si Kepler soutenait Galilée dans ses observations expérimentales !

 

Ainsi Koyré invoque des facteurs extra scientifiques (les convictions religieuses de Kepler) qui ont forcément dû peser dans la formulation des théories de Kepler. En effet, Kepler, sans sa conception originale d’un Dieu géomètre, n’aurait jamais pris au sérieux les observations de Galilée qui penchaient pourtant pour des orbites de type elliptique. En effet, le concept d’orbite elliptique apparaissait à l’époque comme une absurdité, même pour les scientifiques ! Néanmoins, Koyré n'affirme pas que ces conceptions religieuses sont les seules qui expliquent comment Kepler a élaboré ces théories.

 

Koyré utilise donc une démarche à la fois internaliste (observations expérimentales de Galilée et théorie de Kepler) ET externaliste (croyances religieuses de Kepler) pour expliquer l’élaboration des théories de Kepler et son acceptation, et ne se contente pas d’une explication purement internaliste ou purement externaliste.

 

 

Quel est l’intérêt de cet article ?

 

L’intérêt principal de cet article est de montrer que les conceptions de « sens commun » que nous avons en général sont souvent sur-rationnalisées et volontairement épurée de toute complexité. Et surtout ces conceptions ne prennent en compte qu’un nombre très limité de facteurs. 

 

Nous avons ainsi donné l’exemple de l’histoire de l’élaboration des théories scientifiques, qui en première analyse, pourrait sembler linéaire et continue. Les études épistémologiques montrent que le sujet est bien plus complexe que cela, et que de multiples facteurs contribuent à l’acceptation ou non d’une nouvelle théorie scientifique.

 

Si l’histoire des sciences semble plus complexe et moins linéaire que prévu, que dire de l’histoire des idées politiques ? ou religieuses ? Nous pouvons d’ores et déjà commencer à voir comment ces idées peuvent être instrumentalisées en les présentant d’une façon volontairement simplifiée et ainsi plaisante à son auditoire.

 

Cela signifie-t-il qu’il faut désormais devenir expert dans tous les domaines pour en comprendre toute leur complexité ? Cela semble difficile. Néanmoins, être conscient que les discours idéologiques présentés par les hommes politiques ou idéologues en tout genre sont en général volontairement simplifié est un bon début. Et bien sûr, faire des recherches dans son coin pour en savoir un peu plus…

 

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