Comment aborder les sujets complexes?

Introduction de nouveaux personnages : Patrick et John. Nos deux personnages essaient de comprendre le phénomène des flux migratoires massifs en Europe.

 

Patrick : C’est terrible ce nombre de migrants qui envahissent l’Europe jour après jour. Ils vivent dans une misère totale dans leurs pays et viennent chercher du travail en France. Mais tu as vu le taux de chômage que l’on a déjà en France ! On ne va pas pouvoir leur donner des conditions de vie acceptables.

 

John : Tu sais je ne pense que ce soit vraiment à cause du travail qu’ils viennent en France. Souvent ces migrants fuient la situation politique de leur pays qui est catastrophique. Les pays dont ils viennent sont constamment en guerre, je comprends donc qu’ils cherchent à les quitter !

 

Patrick : Je ne suis pas persuadé que ce soit pour des raisons politiques qu’ils viennent…. Tu ne vas pas me faire croire que tous les pays dont viennent ces migrants sont en guerre !

 

John : Non mais c’est un facteur important tu ne trouves pas ?

 

(Eric fait son entrée…)

 

Eric : Vous parlez des mouvements migratoires vers l’Europe on dirait ! Alors vous en pensez quoi ?

Patrick : Pour moi il est évident qu’ils viennent en Europe pour des raisons économiques. Même s’ils ne trouvent pas de travail, ils auront dans la plupart des pays européens une couverture sociale, surtout en France et en Angleterre !

 

Eric : Et toi John tu en penses quoi ?

 

John : Moi je pense plutôt qu’ils viennent pour des raisons politiques. Regarde l’état du régime syrien c’est la catastrophe ! Le pays est en guerre depuis plusieurs années. Bon alors qui a raison ?

 

Eric : C’est un jeu c’est ça ? Dans ce cas je dirais que vous avez à la fois tous les deux raisons et tous les deux torts.

 

Patrick : C’est un peu facile ça…

 

Eric : La raison est très simple. Vous essayez tous les deux d’analyser un phénomène qui est l’afflux massif de migrants en Europe depuis plusieurs années. Chacun d’entre vous essaie de trouver une cause qui expliquerait ces flux. Toi Patrick tu penses que la cause est économique. Quant à toi John ce serait plutôt une cause politique. L’approche que vous déployez tous les deux est appelée une approche analytique « simple ».

 

John : Simple ? Au contraire, la géopolitique en Syrie est un sujet très complexe !

 

Eric : Laisse-moi t’expliquer… une approche analytique « simple » consiste à expliquer un phénomène par une cause unique. Et beaucoup de phénomènes simples peuvent d’ailleurs s’expliquer par une cause unique, c’est en particulier notre façon de raisonner dans la vie de tous les jours : tu as faim (effet), cela veut en général dire que tu n’as pas mangé (cause). A un effet correspond une cause unique.

 

Patrick : Jusque-là je comprends. Mais tu vas réduire mon problème d’analyse économique des flux migratoires à une approche aussi simple que l’approche analytique simple ?

 

Eric : Tu vas comprendre… Le phénomène de l’afflux des migrants en Europe est un phénomène complexe. Ainsi de nombreuses disciplines ont essayées d’expliquer ce phénomène, chacune dans leur spécialité : les économistes ont étudiés le phénomène sous l’angle de l’économie, les géo politologues sous l’angle de la géopolitique, les sociologues sous l’angle de la sociologie etc

 

Patrick : Oui peut être … mais toutes ces études ne se valent pas quand même ! Ce qui explique les flux migratoires, c’est principalement les problèmes économiques dans les pays d’origine !

 

Eric : Tu as bien dit « principalement » ? C’est-à-dire que dans l’absolu tu n’exclus pas que d’autres disciplines puissent analyser ce sujet mais tu penses que ces disciplines auront peu de poids dans la balance. Par exemple, tu considères que la politique a au final peu à voir dans l’explication des flux migratoires. C’est ce qu’on appelle une approche analytique « complexe ». C’est-à-dire que l’on va analyser un phénomène sous plusieurs angles (politique, sociologique, historique etc etc) et l’on va essayer d’attribuer une pondération pour chaque angle d’attaque. Ce qui va ensuite permettre d’apporter une solution au problème donné. Par exemple, si l’on considère que le problème donné s’explique principalement par des raisons économiques, on va déployer beaucoup d’efforts en ce sens et beaucoup moins sur les aspects politiques ou sociologiques par exemple.

 

Patrick : Mais comment fait-on pour déterminer cette pondération justement ? Comment vais-je prouver à John que l’explication par les aspects économiques a une plus grande pondération que celle par les aspects politiques ?

 

Eric : C’est une bonne question… et ta question est d’autant plus compliquée à répondre que le phénomène étudié possède des angles d’attaques différents. Dans le cas des flux migratoires, il y a aussi les aspects environnementaux, financiers, sanitaires, historiques etc à prendre en compte. Et essayer de déterminer quelle est la pondération de chacun de ces angles d’analyse est compliqué. C’est d’ailleurs la faiblesse de l’approche analytique « complexe ». Elle est plus pertinente que l’approche analytique « simple » car elle prend en compte davantage de facteurs, mais plus le nombre de facteurs est important, plus la complexité pour déterminer la pondération de chacun des facteurs est importante. Et cette complexité augmente de façon exponentielle. Mais tu sais il y a un point commun entre votre façon de réfléchir à tous les deux.

 

John : Laquelle ?

 

Eric : Vous essayez d’expliquer ce phénomène en trouvant l’origine du problème. Il existe un autre type d’approche qui se moque bien de trouver l’origine du problème, qui d’ailleurs souvent dans les problèmes complexes est introuvable, et qui est bien plus approprié pour expliquer des phénomènes aussi complexes que les flux migratoires.

 

John : Oui mais comment tu veux résoudre un problème si tu n’en connais pas l’origine ?

 

Eric : Tu vas voir… Nous sommes d’accord que potentiellement il y a plusieurs facteurs qui peuvent expliquer un phénomène, chacun avec une pondération différente ? Et si je vous disais qu’il serait intéressant, au lieu de se concentrer de façon isolée sur chaque facteur et d’étudier notre phénomène sous cet angle, d’essayer de voir comment ces facteurs sont liés entre eux ? Si je vous disais par exemple que le changement climatique, un facteur environnemental, peut avoir un impact sur le nombre de terres cultivables, ce qui va entrainer des crises alimentaires et des migrations forcées, qui ces dernières vont provoquer une déstabilisation politique qui a leur tour vont avoir des conséquences économiques sur les pays qui accueillent ces populations, ce qui va augmenter l’instabilité politique et provoquer un…

 

John : Oula c’est un véritable cercle vicieux ça !

 

Eric : Tu as compris le principe… Au lieu de regarder chacun des facteurs, on étudie les liens qui unissent ces facteurs, comme si, ces derniers formaient un système. C’est ce que l’on appelle l’approche « systémique ». C’est un autre type d’approche, qui ne s’occupe pas des « origines » du phénomène étudié, mais qui va essayer de voir ce phénomène comme un système, de comprendre comment il fonctionne et comment il peut évoluer, à travers en particulier l’identification de boucles.  Par exemple dans notre cas, les boucles dites « positives » sont les boucles qui amplifieraient les flux migratoires, comme le « cercle vicieux » que je viens de te décrire. Mais il y a également des boucles dites « négatives » qui elles soient stabilisent les flux soient les diminuent. L’identification de ces boucles permet de détecter les leviers sur lesquels agir le plus efficacement possible pour corriger notre problème.

 

Patrick : Ça a l’air assez intuitif comme méthode ! Mais alors est-ce que cela signifie que l’on doit abandonner les approches analytiques simples et complexes pour se tourner uniquement vers les approches systémiques ?

 

Eric : Alors justement non.  Toutes ces méthodes sont complémentaires. Et tu sais pourquoi ? Car elles ne se basent pas sur les mêmes hypothèses. Il faut continuer à faire des approches analytiques car on a toujours besoin d’expliquer les phénomènes sous des angles bien spécifiques. Mais dans notre monde moderne, où des phénomènes tels que les flux migratoires, le management des entreprises ou les problématiques écologiques sont très complexes car très interconnectés, il est primordial d’utiliser également une approche systémique pour essayer justement de comprendre ses interconnections. D’ailleurs en parlant d’écologie, si vous voulez vous familiariser avec l’approche systémique, je peux vous conseiller un domaine très actuel.

 

John : Comment devenir millionnaire en 10 jours ?

 

Eric : Non…Intéressez-vous au domaine de la « collapsologie ». C’est un domaine qui, à partir d’une approche systémique, explique pourquoi et comment notre société moderne risque de s’effondrer incessamment sous peu.

 

Patrick : On vient te parler de flux migratoires et toi tu nous parles de Mad Max.

 

Eric : On en reparle une prochaine fois Messieurs… et soyez attentifs à vos biais cognitifs quand vous vous pencherez sur ce domaine…

 

 

Morale de l’histoire :

 

Cet article se penche sur les différentes approches pour tenter de comprendre un phénomène et ainsi résoudre des problèmes.

 

Pour appréhender des phénomènes simples et linéaires, la démarche dite « analytique » est en générale utilisée. C’est une démarche qui recherche une (analytique « simple ») ou plusieurs (analytique « complexe ») causes pour expliquer un effet. Cette démarche a été largement utilisée jusqu’au début du 20ème siècle et a permis de grandes découvertes.

 

Ce type d’approche constitue une approche dite « réductionniste ». En effet, dans une approche analytique, on va découper un phénomène complexe à expliquer (les flux migratoires par exemple) en plusieurs phénomènes élémentaires plus « simples » à appréhender (dans notre exemple, les phénomènes élémentaires correspondent à une analyse du phénomène complexe par discipline - économie, politique, sociologie, environnement etc). D’où le terme « réductionnisme », à savoir réduire un phénomène complexe en phénomènes unitaires plus simple à expliquer.

 

 Ce type d’approche réductionniste devient très compliqué quand on étudie des phénomènes complexes où les interdépendances entre les composants unitaires sont nombreuses et non linéaires.

 

Face à l’augmentation du nombre de phénomènes complexes à expliquer, une autre approche a vu le jour : l’approche systémique. Née aux Etats Unis au début des années 50, ce nouveau type d’approche permet d’appréhender de façon plus efficace les phénomènes complexes. Au lieu de découper ces phénomènes en phénomènes unitaires comme le ferait l’approche analytique/réductionniste, l’approche systémique va modéliser le phénomène sous forme de système et étudier les liens qui existent entre les composantes de ce système. Le but ici n’est plus de trouver les origines du problème (approche causale) mais de comprendre comment fonctionne le système à l’instant t et comment il évolue.

 

Les oppositions entre démarches analytiques et systémiques sont profondes. La démarche analytique/cartésienne est typique du paradigme positiviste. Un des postulats de ce paradigme est que le sujet est distinct de l’objet qu’il étudie et n’est donc pas influencé par lui. Ainsi dans ce paradigme, le « réel » est connaissable malgré sa complexité. Ainsi la démarche analytique assure qu’il est possible de percer la complexité du réel si on le décompose en suffisamment d’éléments unitaires qui eux seront abordables.

 

La démarche systémique s’inscrit dans un paradigme complètement différent, dit paradigme « constructiviste ». Dans ce type de paradigme, le postulat principal est que le sujet est dépendant de l’objet qu’il étudie, ainsi le sujet « construit » son réel. Ainsi le système utilisé dans la systémique ne prétend pas être une représentation exacte du réel, comme pourrait le prétendre la posture analytique. Le système est seulement une représentation pour aider à comprendre certaines interactions d’un phénomène.  La démarche systémique est utilisée dans un grand nombre de disciplines pour expliquer des phénomènes complexes.

 

La différence de méthode entre ces deux types de démarches est dite « épistémologique », dans le sens où le type de connaissance produite dans chacun des paradigmes est différent. Dans l’un, on produit des théories sensées être des copies exactes du réel. Dans le second, on produit des représentations pour nous aider à comprendre le réel, mais celles-ci ne prétendent pas coller exactement à la réalité mais sont seulement des constructions.

 

Toutes ces considérations seront traitées dans un autre article.

 

Nous pouvons également voir que la démarche cartésienne/analytique a eu une grande influence sur la structure même de nos universités/entreprises. En effet, celles-ci sont en général découpées par département d’étude – chacun d’entre eux ayant une spécialité bien spécifique. La transdisciplinarité encouragée par la systémique commence néanmoins à faire son chemin dans les esprits.

 

 

 

 

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